« Les hommes ont un degré au-dessus d'elles » (Coran 2:228, « wa-lil-rijāli ‘alayhinna daraja »)

    En bref : notre verdict
    Contradictoire

    La thèse défendue : « Le verset 2:228 établit l'égalité des droits ; le "degré" de l'homme n'est qu'une charge ou une invitation à la bonté. »

    Notre conclusion : on ne peut pas affirmer l'égalité et un « degré au-dessus » dans la même phrase. Les exégètes ne savent d'ailleurs pas ce qu'est ce degré : héritage, combat, obéissance, dot, raison, barbe ou bonté. La lecture douce (Tabari) existe, mais c'est une lecture parmi d'autres, et le contexte du verset donne au mari un vrai privilège : reprendre sa femme pendant le délai de divorce. En France, aucun époux n'a de « degré » sur l'autre. Détail au bloc 6 et au bloc 5.

    Bloc 1 — La question

    Question : que signifie le « degré » (daraja) que le verset donne aux hommes sur les femmes, au milieu d'un verset sur le divorce et la période d'attente ?

    Objection courante de l'athée : la phrase proclame sans ambiguïté la supériorité de l'homme sur la femme, dans un texte qui prétend à l'égalité des droits.

    Réponse courante du musulman : le verset commence par établir l'équivalence des droits et des devoirs (« elles ont des droits équivalents à leurs obligations ») ; le « degré » est une charge, ou une vertu à exercer, pas une supériorité de valeur.

    Bloc 2 — Ce que disent les sources sunnites authentiques

    2.1 Le verset

    Coran 2:228

    Le verset 2:228 en entier (traduction française)
    « Les femmes divorcées doivent observer un délai d'attente de trois périodes. Il ne leur est pas permis de cacher ce que Dieu a créé dans leur ventre, si elles croient en Dieu et au Jour dernier. Leurs époux sont plus en droit de les reprendre pendant cette période, s'ils veulent la réconciliation. Elles ont des droits équivalents à leurs obligations, selon l'usage reconnu ; mais les hommes ont un degré au-dessus d'elles. Et Dieu est Puissant et Sage. »

    Traduction du verset complet faite dans ce projet à partir de l'arabe ; à comparer mot pour mot avec Hamidullah (quran.com) avant publication. Le tableau ci-dessous compare ensuite les traductions du passage discuté.

    Source : quran.com/2/228. Segment : « wa-lahunna mithlu lladhī ‘alayhinna bi-l-ma‘rūfi wa-lil-rijāli ‘alayhinna daraja ».

    Traduction Rendu de daraja Particularité
    Hamidullah « une prédominance sur elles » —
    Rashid Maash « une certaine prééminence sur elles » —
    Saheeh International « a degree over them [in responsibility and authority] » ajout entre crochets : « [in responsibility and authority] »
    Yusuf Ali « a degree (of advantage) over them » ajout entre parenthèses : « (of advantage) »
    Abdel Haleem « a degree [of right] over them » ajout entre crochets : « [of right] »

    Le mot arabe est « degré, rang » ; les traducteurs ajoutent trois précisions différentes (« responsabilité et autorité », « avantage », « droit »).

    2.2 Les hadiths authentiques

    Sahih Muslim 1218a (discours du pèlerinage d'adieu)
    Contenu« Vous avez des droits sur elles, elles ont des droits sur vous : qu'elles vous fournissent la nourriture et les vêtements selon la bienséance »

    Ibn Kathir cite ce hadith pour la première partie du verset (« elles ont des droits équivalents »).

    2.3 Les exégètes

    al-Tabari — capture : Il énumère les avis : la daraja est le surcroît en héritage et en combat (Mujahid, Qatada) ; l'ordre et l'obéissance (Zayd ibn Aslam, Ibn Zayd) ; la dot et le fait que si elle l'accuse elle est flagellée tandis que s'il l'accuse il y a li‘ān (al-Sha‘bi) ; la barbe (Humayd). Il tranche : « le plus juste des avis est celui d'Ibn ‘Abbas : le degré est que l'homme pardonne à sa femme une partie de ce qu'elle lui doit, la laisse passer, et lui rende tout ce qu'il lui doit ». Il dit que la phrase « a la forme d'un constat, mais son sens est une exhortation (nadb) adressée aux hommes à agir avec bonté (faḍl) envers elles ».

    Ibn Kathir — capture : « Wa-lil-rijāli ‘alayhinna daraja » : « dans la prééminence (faḍīla) de la création, dans le rang, dans l'obéissance à l'ordre, dans la dépense, dans la prise en charge des intérêts, et la prééminence dans ce monde et dans l'autre », comme dans 4:34.

    al-Qurtubi — capture : Il rapporte plusieurs avis : l'homme l'emporte par sa raison, sa force, la dépense, la diya, l'héritage et le combat ; « la barbe » (Humayd) : avis qu'il juge faible ; la dot (al-Sha‘bi) ; la permission de corriger ; Ibn al-‘Arabi : la prééminence de l'homme n'est pas contestable ; et Ibn ‘Abbas : « le degré est une exhortation aux hommes à bien traiter leurs femmes et à être généreux envers elles dans l'argent et le caractère, car le meilleur doit se charger de ce qu'il peut supporter » (Ibn ‘Atiyya : « avis bon et excellent »). Il cite Muslim sur la femme qui refuse le lit (hadith distinct).

    2.4 Ce qui ressort des trois exégètes

    Bloc 3 — Le mot arabe et les lectures modernes

    Bloc 4 — Science et société

    Bloc 5 — Cadre français

    Position du droit français
    Sans effet juridique
    1. Croire ou enseigner ce verset : libre.
    2. En droit, aucun époux n'a de « degré » sur l'autre. Les époux « assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille » (Code civil, art. 213) et se doivent « mutuellement » respect et assistance (art. 212). Un contrat de mariage ou un accord qui donnerait au mari une autorité de principe n'aurait aucune valeur.
    3. Le divorce est symétrique : l'homme et la femme peuvent le demander dans les mêmes conditions, et aucun ne peut « reprendre » l'autre sans son accord.

    En une phrase : en France, ce « degré » n'existe pas ; le mariage est une association d'égaux.

    Code civil, art. 213
    Contenu« Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille [...] »
    Code civil, art. 212
    Contenu« Les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance »
    — (cité d'après la page Légifrance)

    Bloc 6 — Analyse rationnelle et logique

    Ce bloc répond simplement à une question : peut-on dire que ce verset établit l'égalité ? On prend la défense la plus solide, qui existe dans la tradition elle-même (Tabari, Ibn ‘Abbas), et on la soumet à trois tests de logique.

    La défense, en trois points : (A) le verset commence par l'égalité : « elles ont des droits équivalents à leurs obligations » ; (B) le « degré » est une exhortation à la générosité (Ibn ‘Abbas, retenu par Tabari) ; (C) il ne donne aucun droit supplémentaire.

    1. Égaux, mais un degré au-dessus

    Principe utilisé : la non-contradiction (une chose ne peut pas être à la fois A et non-A).

    La même phrase dit : « elles ont des droits équivalents à leurs obligations » et « les hommes ont un degré au-dessus d'elles ». Si les deux sont égaux, il n'y a pas de degré. S'il y a un degré, ils ne sont pas égaux.

    La défense ne peut garder les deux qu'en vidant l'un des deux mots de son sens : soit « équivalent » ne veut pas dire « égal », soit « degré au-dessus » ne veut pas dire « au-dessus ».

    Réponse des défenseurs : « équivalent » veut dire « complémentaire », pas « identique ». Pourquoi ça ne suffit pas : c'est possible, mais alors il faut cesser de dire que le verset établit « l'égalité ». La complémentarité avec un degré en plus pour l'un des deux, c'est une hiérarchie.

    2. Un texte « clair » que personne ne comprend de la même façon

    Principe utilisé : la falsifiabilité (une phrase qui peut tout vouloir dire ne dit plus rien de précis).

    Pour les exégètes, le « degré » est, selon les cas : la part d'héritage plus grande, le combat, l'obéissance qu'on lui doit, la dot, la raison, la force, la permission de corriger, la barbe, ou la générosité (Tabari, Qurtubi). Ibn Kathir y voit une « prééminence dans la création, dans le rang […], dans ce monde et dans l'autre ».

    Un texte présenté comme guide clair pour l'humanité produit, sur un point aussi important que le rapport entre hommes et femmes, neuf réponses différentes. Et la défense choisit la plus douce, sans expliquer pourquoi elle serait la bonne.

    Réponse des défenseurs : Tabari, l'un des plus grands exégètes, retient la lecture de la bienveillance. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est exact, et c'est le meilleur argument de la défense. Mais Ibn Kathir et Qurtubi retiennent la prééminence. Dire « le verset signifie la bienveillance » cache la moitié de la tradition.

    3. Le contexte donne au mari un vrai privilège

    Principe utilisé : le contexte (une phrase se lit avec ce qui l'entoure).

    Juste avant le « degré », le même verset dit : « leurs époux sont plus en droit de les reprendre » pendant la période d'attente après un divorce. C'est un droit concret : le mari peut revenir sur le divorce, la femme ne le peut pas.

    Même si le « degré » était une invitation à la bonté, il se trouve dans une phrase qui donne au mari un pouvoir que la femme n'a pas. La défense (C) « aucun droit supplémentaire » est donc démentie par le verset lui-même.

    Réponse des défenseurs : la reprise doit se faire « en vue d'une réconciliation », dans l'intérêt du couple. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est le mari seul qui décide si c'est dans l'intérêt du couple.

    Conclusion du bloc 6
    Contradictoire

    Le verset affirme à la fois l'équivalence et un degré au-dessus. La tradition ne s'accorde pas sur ce qu'est ce degré, et le contexte immédiat donne au mari un droit réel que la femme n'a pas.

    Ce que le lecteur peut retenir : la lecture bienveillante de Tabari existe et doit être reconnue. Mais présenter ce verset comme une proclamation d'égalité, c'est retenir la première moitié de la phrase et oublier la seconde.

    Ce que cette fiche ne dit pas : de nombreux musulmans vivent leur couple sur un pied d'égalité. La fiche juge un texte et un argument, pas des personnes.

    Fiche en cours de relecture. Les captures montrent les pages des sources avec le passage utile surligné ; les traductions des hadiths et des tafsirs sont faites dans ce projet.