« Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne réussira pas » (Bukhari 4425, lan yufliḥa qawmun wallaw amrahum imra’atan)

    En bref : notre verdict
    Contradictoire

    La thèse défendue : « Ce hadith ne vise que la Perse de l'époque ; il n'exclut pas les femmes du pouvoir. »

    Notre conclusion : si c'est une prédiction générale, elle est fausse : le Coran lui-même présente la reine de Saba comme une souveraine sage, qui consulte et conduit son peuple vers Dieu. Si elle ne vise que la Perse, alors la tradition s'est trompée en en tirant, « sans désaccord », l'interdiction pour une femme de diriger. Dans les deux cas, quelque chose ne tient pas. En France, l'égal accès des femmes au pouvoir est inscrit dans la Constitution. Détail au bloc 6 et au bloc 5.

    Bloc 1 — La question

    Question : que dit ce hadith, dans quelles circonstances a-t-il été prononcé et transmis, et quelle portée les exégètes lui donnent-ils pour la direction des affaires publiques par une femme (califat, magistrature) ?

    Objection courante de l'athée : le Prophète interdit à une femme de gouverner et déclare d'avance qu'un peuple dirigé par une femme échouera : une règle d'exclusion politique fondée sur le sexe.

    Réponse courante du musulman : le hadith a été dit à propos d'un cas précis (la succession de la fille de Chosroès en Perse) ; il porte sur la « grande direction » (califat), non sur toute responsabilité ; le Coran loue la reine de Saba comme dirigeante avisée.

    Bloc 2 — Ce que disent les sources sunnites authentiques

    2.1 Le verset : la reine de Saba

    Coran 27:23 Coran 27:32

    Source : quran.com/27/23 et 27/32. Verset 27:23 : « innī wajadtu mra’atan tamlikuhum wa-ūtiyat min kulli shay’in wa-lahā ‘arshun ‘aẓīm » — Hamidullah : « J'ai trouvé une femme qui est leur reine, que de toute chose elle a été comblée et qu'elle a un trône magnifique. » Verset 27:32 : « Ô notables ! Donnez-moi votre avis sur cette affaire : je ne déciderai rien sans que vous ne soyez présents. »

    Le verbe tamlikuhum (racine m-l-k) est rendu par « est leur reine » (Hamidullah), « règne sur eux » (Montada), « à la tête de ce peuple » (Rashid Maash), « a woman ruling them » (Saheeh International), « ruling over them » (Yusuf Ali), « ruling over the people » (Abdel Haleem). Aucune traduction n'ajoute de mot entre crochets ; le sens est unanime : elle exerce le pouvoir.

    2.2 Les hadiths authentiques

    Sahih al-Bukhari 4425 (Abu Bakra)
    Contenu« Dieu m'a fait profiter d'une parole entendue du Prophète, aux jours du Chameau (al-Jamal), alors que j'allais rejoindre les gens du Chameau et combattre avec eux. Quand le Prophète apprit que les Perses avaient fait régner la fille de Chosroès, il dit : Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne réussira pas. »
    Sahih al-Bukhari 7099 (Abu Bakra)
    ContenuMême chaîne ; « quand le Prophète apprit que les Perses avaient fait régner la fille de Chosroès »
    texte lu sur sunnah.com le 14/10/2026
    Jami‘ al-Tirmidhi 2262 (Abu Bakra) ; Sunan al-Nasa’i 5388
    Contenu« Quand Chosroès mourut : qui ont-ils mis à sa place ? — Sa fille. Il dit : Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne réussira pas. » Tirmidhi ajoute : « Quand ‘A’isha arriva à Bassora, je me suis rappelé la parole du Prophète et Dieu m'en a protégé. » ; Tirmidhi : « hadith ṣaḥīḥ »
    idem

    Ce que les versions donnent - Une seule chaîne : Abu Bakra → al-Hasan (al-Basri) ; les cinq recensions lues sont la même transmission. - Circonstance : la succession de la fille de Chosroès. Le Prophète l'apprend ; le hadith est une parole de réaction. - Usage par le raconteur : Abu Bakra l'applique des années plus tard à ‘A’isha, partie à la bataille du Chameau, et s'abstient de la rejoindre (Bukhari 4425 ; Tirmidhi 2262).

    2.3 Les exégètes

    al-Qurtubi (sous 27:23) — capture : Il cite le hadith (« rapporté par Bukhari » ; le passage lu l'attribue à Ibn ‘Abbas, alors que les recensions de Bukhari lues sont d'Abu Bakra) et relaie Ibn al-‘Arabi : « c'est un texte (naṣṣ) disant que la femme ne peut être calife, et il n'y a pas de désaccord ». Il rapporte : - que al-Tabari est cité pour dire qu'une femme peut être juge, ce qu'Ibn al-‘Arabi tient pour non établi (et que d'Abu Hanifa on rapporte qu'elle ne juge que dans ce où elle témoigne) ; - le récit rapporté de ‘Umar qui aurait confié à une femme la surveillance du marché (ḥisba), jugé « non établi » ; - le débat entre al-Baqillani et Ibn Tarar : le premier argue de la nature de la « grande direction » (frontières, impôts, protection) pour l'exclure ; Ibn al-‘Arabi estime que ni l'un ni l'autre n'a de poids, car la femme ne peut paraître dans une assemblée d'hommes ni négocier d'égal à égal.

    al-Qurtubi (sous 27:23, fin) — capture : Citant Ibn ‘Atiyya : « ce qui découle du verset, c'est qu'une femme a régné sur des cités du Yémen, d'un grand royaume et d'un grand trône, et elle était mécréante, d'un peuple mécréant ».

    al-Qurtubi (sous 27:32) — capture : Il loue sa conduite : « Voici Balqis, une femme de l'ère d'ignorance qui adorait le soleil : je ne déciderai rien sans votre présence » ; il y voit la preuve de la validité de la consultation (shūrā), comme le texte coranique « leur affaire est consultation entre eux ».

    Ibn Kathir : sous 27:23, il énumère les récits sur Balqis (fille de Shara-hil, reine de Saba, armée de milliers de chefs) sans commenter le hadith dans le passage lu ; sous 4:34 (voir fiche qiwama), il cite le hadith pour la réserve de « la royauté suprême et de la magistrature aux hommes » — capture : .

    al-Tabari (sous 27:23) : il explique l'excuse de la huppe et souligne que Salomon « ne voyait personne d'autre avoir un royaume avec lui » ; il ne cite pas le hadith dans le passage lu.

    2.4 Ce qui ressort

    Bloc 3 — Le mot arabe et les lectures modernes

    Bloc 4 — Science et société

    Bloc 5 — Cadre français

    Position du droit français
    Une femme peut tout diriger
    L'écarter pour son sexe : délit
    1. Croire ou enseigner ce hadith : libre.
    2. Les femmes et les hommes ont un égal accès aux mandats électoraux et aux responsabilités professionnelles et sociales (Constitution, art. 1er). Toutes et tous votent et peuvent être élus (art. 3). Des lois sur la parité imposent même l'égalité des candidatures dans de nombreuses élections.
    3. Refuser un poste à une femme parce qu'elle est une femme, dans une entreprise, une association ou une administration : discrimination, délit (Code pénal, art. 225-1 et 225-2).

    En une phrase : en France, une femme peut être maire, juge, Première ministre ou présidente, et personne ne peut l'en empêcher à cause de son sexe.

    Constitution, art. 1er
    Contenu« Elle assure l'égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d'origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. [...] La loi favorise l'égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu'aux responsabilités professionnelles et sociales. »
    texte lu sur le site du Conseil constitutionnel le 14/10/2026 ; capture non faite
    Constitution, art. 3
    Contenu« Sont électeurs, dans les conditions déterminées par la loi, tous les nationaux français majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civils et politiques. »
    idem

    Bloc 6 — Analyse rationnelle et logique

    Ce bloc répond simplement à une question : ce hadith peut-il être à la fois une parole prophétique vraie et une simple remarque sur la Perse ? On prend la défense la plus solide et on la soumet à quatre tests de logique.

    La défense, en trois points : (A) le hadith réagit à un événement précis : la fille de Chosroès monte sur le trône perse ; (B) il vise au plus le califat, pas toute responsabilité ; (C) le Coran loue la reine de Saba, donc il ne s'oppose pas au pouvoir des femmes.

    1. Le Coran contredit le hadith

    Principe utilisé : la non-contradiction (deux affirmations opposées ne peuvent pas être vraies ensemble).

    Le hadith dit : « Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne réussira pas. » Le Coran raconte l'histoire de la reine de Saba : elle règne sur « un grand royaume », elle consulte ses conseillers avant de décider (« je ne déciderai rien sans votre présence », 27:32), Qurtubi loue sa sagesse, et elle finit par se soumettre à Dieu avec Salomon (27:44).

    Un peuple dirigé par une femme, avec sagesse, et conduit par elle vers la vraie foi : c'est exactement une réussite, au sens du Coran. Le hadith, pris comme règle générale, est démenti par le Coran lui-même.

    Réponse des défenseurs : Ibn ‘Atiyya rappelle qu'elle était mécréante, à la tête d'un peuple mécréant. Pourquoi ça ne suffit pas : elle a cessé de l'être, et c'est elle qui a mené son peuple vers la foi. Le récit montre une femme qui dirige bien, pas une femme qui fait échouer.

    2. « Seulement la Perse » : ce n'est pas ce que dit la tradition

    Principe utilisé : la citation sélective (présenter la lecture qui arrange comme la seule).

    La défense (A) dit que le hadith ne visait que la Perse. Mais Qurtubi rapporte, d'après Ibn al-‘Arabi : « c'est un texte disant que la femme ne peut être calife, et il n'y a pas de désaccord ». Ibn Kathir s'en sert pour réserver « la royauté suprême et la magistrature aux hommes ».

    La lecture « seulement la Perse » est une lecture moderne. La tradition classique, elle, en a fait une règle générale d'exclusion. On ne peut pas défendre le hadith avec la lecture moderne et oublier la règle que les grands exégètes en ont tirée.

    Réponse des défenseurs : la forme du hadith est un constat, pas un ordre. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est vrai, mais la tradition l'a transformé en ordre. Si ce passage était une erreur, il faut le dire.

    3. Une prédiction démentie par les faits

    Principe utilisé : la vérification par les faits.

    Si le hadith est une prédiction (« ne réussira pas »), elle peut être vérifiée. Or de nombreux pays ont été dirigés par des femmes, y compris des pays à majorité musulmane (Pakistan, Bangladesh, Indonésie, Turquie), et ils n'ont pas « échoué » plus que les autres. Une prédiction générale démentie par les faits est fausse.

    Réponse des défenseurs : « réussir » peut signifier le salut dans l'au-delà, pas la réussite politique. Pourquoi ça ne suffit pas : alors le hadith ne peut plus servir à exclure les femmes d'un poste politique ici-bas, puisqu'il ne parle pas de politique. On ne peut pas lui donner les deux sens selon le besoin.

    4. Un seul témoin, qui s'en souvient au bon moment

    Principe utilisé : l'intérêt du témoin (un témoignage unique, rapporté quand il sert celui qui le rapporte, demande de la prudence).

    Toutes les versions viennent d'une seule personne, Abu Bakra. Il raconte s'être souvenu de la phrase des années plus tard, au moment de la bataille du Chameau, quand ‘A’isha conduisait une armée : la phrase lui a servi à justifier de ne pas la rejoindre (Bukhari 4425, Tirmidhi 2262).

    Cela ne prouve pas qu'il ait menti. Mais une règle qui exclut la moitié de l'humanité du pouvoir repose sur un témoin unique, qui l'a citée au moment où elle tranchait un conflit politique dans lequel il était engagé.

    Réponse des défenseurs : le hadith est dans Bukhari, il est authentique. Pourquoi ça ne suffit pas : l'authenticité garantit la chaîne de transmission, pas le contexte ni la portée. Et Bukhari lui-même rapporte les circonstances où la phrase a été rappelée.

    Conclusion du bloc 6
    Contradictoire

    Pris comme règle générale, le hadith est contredit par le Coran (la reine de Saba) et par les faits. Pris comme simple remarque sur la Perse, il montre que la tradition s'est trompée en en tirant une exclusion « sans désaccord ». Et il repose sur un témoin unique, qui l'a rappelé dans un conflit politique.

    Ce que le lecteur peut retenir : le Coran raconte lui-même l'histoire d'une femme qui dirige bien son peuple. Le hadith ne peut pas avoir raison contre lui.

    Ce que cette fiche ne dit pas : des femmes musulmanes ont dirigé des États, et beaucoup de musulmans rejettent l'exclusion des femmes du pouvoir. La fiche juge un texte et un argument, pas des personnes.

    Fiche en cours de relecture. Les captures montrent les pages des sources avec le passage utile surligné ; les traductions des hadiths et des tafsirs sont faites dans ce projet.