La polygamie : « deux, trois ou quatre » (Coran 4:3, avec 4:129)

    En bref : notre verdict
    Contradictoire

    La thèse défendue : « La polygamie n'est qu'une permission strictement encadrée par l'obligation d'être juste entre les épouses. »

    Notre conclusion : le Coran pose la justice comme condition (4:3), puis déclare cette justice impossible : « vous ne pourrez jamais être équitables entre les femmes » (4:129). Pour sauver la permission, les exégètes réduisent la « justice » au partage des nuits et de l'argent. Et si l'homme craint d'être injuste, le verset lui propose… des esclaves, envers qui aucun partage n'est dû. En France, un second mariage est un délit. Détail au bloc 6 et au bloc 5.

    Bloc 1 — La question

    Question : le Coran permet-il à l'homme d'avoir jusqu'à quatre épouses, et sous quelles conditions ?

    Objection courante de l'athée : l'homme peut épouser plusieurs femmes, la femme n'a pas la réciproque ; c'est une inégalité entre époux et une institution qui rabaisse la femme.

    Réponse courante du musulman : le verset ne fait pas de la polygamie une règle mais une permission limitée et conditionnée par la justice ; il corrige une pratique illimitée de l'Arabie préislamique et protège les orphelines.

    Bloc 2 — Ce que disent les sources sunnites authentiques

    2.1 Le verset

    Coran 4:3

    Le verset 4:3 en entier (traduction française)
    « Si vous craignez de ne pas être justes envers les orphelines, épousez, parmi les femmes qui vous plaisent, deux, trois ou quatre. Mais si vous craignez de ne pas être équitables, alors une seule, ou les esclaves que vous possédez. Cela est plus proche de l'absence d'injustice (ou, selon une autre lecture : d'éviter une charge de famille trop lourde). »

    Traduction du verset complet faite dans ce projet à partir de l'arabe ; à comparer mot pour mot avec Hamidullah (quran.com) avant publication. Le tableau ci-dessous compare ensuite les traductions du passage discuté.

    Source : quran.com/4/3. Segments : « fa-nkiḥū mā ṭāba lakum mina l-nisā’i mathnā wa-thulātha wa-rubā‘a fa-in khiftum allā ta‘dilū fa-wāḥidatan aw mā malakat aymānukum dhālika adnā allā ta‘ūlū ».

    Traduction Rendu (extraits) Particularité
    Hamidullah « Il est permis d'épouser deux, trois ou quatre [...] si vous craignez de n'être pas justes avec celles-ci, alors une seule, ou des esclaves que vous possédez. Cela afin de ne pas faire d'injustice (ou afin de ne pas aggraver votre charge de famille). » donne entre parenthèses la seconde lecture de ta‘ūlū
    Montada « [...] au nombre de deux, trois ou quatre. [...] n'en prenez qu'une seule, ou alors des esclaves en votre possession. Cela vous rapprochera d'autant plus de l'équité. » —
    Rashid Maash « il vous est permis d'épouser, en dehors d'elles, deux, trois ou quatre femmes parmi celles qui vous sont autorisées [...] contentez-vous d'une seule épouse ou des femmes esclaves en votre possession » « en dehors d'elles », « parmi celles qui vous sont autorisées » : ajouts du traducteur
    Saheeh International « marry those that please you of [other] women, two or three or four. [...] then [marry only] one or those your right hands possess [i.e., slaves] » « [other] », « [i.e., slaves] »
    Yusuf Ali « Marry women of your choice, Two or three or four; [...] then only one, or (a captive) that your right hands possess » « (a captive) »
    Abdel Haleem « two, three, or four [...] marry only one, or your slave(s) » —

    Toutes les traductions gardent la limite de quatre et la condition « si vous craignez de ne pas être justes ». Elles divergent sur la dernière phrase (ta‘ūlū : « ne pas être injustes » ou « ne pas avoir une famille trop lourde »).

    2.2 Les hadiths authentiques

    Sunan Abi Dawud 2241 (al-Harith ibn Qays)
    Contenu« J'ai embrassé l'islam avec huit épouses [...] : choisis-en quatre »
    Grade affichésahih (al-Albani)
    Sunan Abi Dawud 2133 (Abu Hurayra)
    Contenu« Quand un homme a deux épouses et penche pour l'une d'elles, il viendra au jour de la Résurrection avec un côté qui pend »
    Grade affichésahih (al-Albani)
    Sahih al-Bukhari 4574 (‘A’isha, à ‘Urwa)
    ContenuCause de la révélation : un tuteur épousait l'orpheline sous sa garde sans lui donner la dot équitable ; il lui fut interdit de la prendre sans justice ; il fallait épouser d'autres femmes
    Grade affiché— (recueil de Bukhari)

    Écarté par la règle « authentiques seulement » : le hadith de Ghaylan ibn Salama, qui avait dix épouses et à qui le Prophète dit d'en choisir quatre (Tirmidhi 1128, Ibn Majah 1953) : sunnah.com le marque da‘if (Darussalam) ; Ibn Kathir rapporte que Bukhari l'a jugé « non préservé ».

    2.3 Les exégètes

    Ibn Kathir — capture : - La limite de quatre est déduite du verset, selon Ibn ‘Abbas et la majorité des savants ; « le cadre est celui d'une faveur et d'une permission : s'il était permis d'en prendre plus de quatre, il l'aurait dit ». Il cite al-Shafi‘i : la Sunna du Prophète indique que nul autre que le Prophète ne peut en réunir plus de quatre. Il dit que cet avis est « consensuel », sauf une partie des chiites qui admettent jusqu'à neuf ou sans limite ; le Prophète a eu plus de quatre épouses : particularité du Prophète. - « Si vous craignez de ne pas être justes » : « ne pas être justes entre elles, comme [le dit 4:129] » ; qui craint cela se limite à une seule ou aux esclaves, car le partage ne leur est pas obligatoire (recommandé). - « Adnā allā ta‘ūlū » : il cite deux lectures (al-Shafi‘i : « avoir peu de personnes à charge » ; la majorité : « ne pas être injuste »), et retient celle de la majorité. - Sur 4:129 : « vous ne pourrez pas être équitables entre les femmes » = l'égalité complète « de tous les points de vue » (affection, désir, rapport) est impossible ; la répartition formelle (nuit contre nuit) reste exigée ; il cite le hadith d'‘A’isha sur « mon partage dans ce que je possède » (Abu Dawud, grade à vérifier).

    al-Qurtubi — capture : - « Si vous craignez de ne pas être justes » : al-Dahhak et d'autres : « dans l'inclination, l'affection, le rapport, la compagnie et le partage entre quatre, trois ou deux épouses » ; il en déduit que « cela prouve l'obligation de cette justice ». - « Ou ce que possèdent vos mains droites » : les esclaves n'ont ni droit de partage ni droit au rapport ; mais la justice reste due sous la forme du bon traitement. - « Adnā allā ta‘ūlū » : plus près de ne pas vous écarter du droit ni être injustes (Ibn ‘Abbas, Mujahid). - Sur 4:129 : l'équité parfaite est impossible dans l'inclination du cœur ; ce que l'homme peut (partage, entretien) lui est demandé ; Mujahid : ne pas « incliner de tout votre penchant ».

    al-Tabari — capture : - Interprétation retenue comme « la plus juste » : « si vous craignez de ne pas être équitables envers les orphelins, craignez-le de même envers les femmes ; n'épousez que celles envers lesquelles vous ne craignez pas d'être injustes, de une à quatre ; si vous craignez l'injustice même avec une seule, ne l'épousez pas ; prenez [des esclaves] ».

    2.4 Ce qui ressort des trois exégètes

    Bloc 3 — Le mot arabe et les lectures modernes

    Bloc 4 — Science et société

    Bloc 5 — Cadre français

    Position du droit français
    Illégal : délit
    1. Croire ou enseigner que la polygamie est permise : libre.
    2. On ne peut pas se marier une deuxième fois tant que le premier mariage n'est pas dissous (Code civil, art. 147).
    3. Contracter un second mariage civil est un délit puni d'un an de prison et 45 000 € d'amende, pour l'époux comme pour l'officier qui le célèbre en connaissance de cause (Code pénal, art. 433-20).
    4. Un mariage seulement religieux n'a aucune valeur légale : la seconde « épouse » n'a aucun des droits d'une épouse (héritage, pension, logement).

    En une phrase : en France, on n'a qu'un seul conjoint à la fois, et la seconde épouse religieuse n'est protégée par rien.

    Code pénal, art. 433-20
    Contenu« Le fait, pour une personne engagée dans les liens du mariage, d'en contracter un autre avant la dissolution du précédent, est puni d'un an d'emprisonnement et de 45 000 euros d'amende. » Même peine pour l'officier public qui le célèbre en connaissant le précédent.
    Code civil, art. 147
    Contenu« On ne peut contracter un second mariage avant la dissolution du premier. » (texte relevé par les résultats de recherche Légifrance, non capturé)

    Ce que cela implique : la bigamie civile est un délit en France. Le droit pénal ne réprime pas le seul fait d'avoir une relation avec plusieurs personnes ; la qualification suppose un second mariage civil.

    Bloc 6 — Analyse rationnelle et logique

    Ce bloc répond simplement à une question : la condition de justice encadre-t-elle vraiment la polygamie ? On prend la défense la plus solide et on la soumet à quatre tests de logique.

    La défense, en trois points : (A) le verset 4:3 ne permet la polygamie qu'à condition d'être juste entre les épouses ; (B) il a limité à quatre une pratique sans limite avant l'islam ; (C) il protégeait les orphelines (Bukhari 4574).

    1. Une condition déclarée impossible par le même livre

    Principe utilisé : la non-contradiction (on ne peut pas exiger une condition et dire qu'elle est impossible).

    Le verset 4:3 : « Épousez deux, trois ou quatre […] mais si vous craignez de ne pas être justes, alors une seule. » Le verset 4:129 : « Vous ne pourrez jamais être équitables entre les femmes, même si vous en êtes soucieux. »

    Si la condition (être juste) est impossible, alors tout homme doit craindre de ne pas la remplir, et donc se limiter à une seule épouse. Lu à la lettre, le Coran rend sa propre permission inapplicable.

    Réponse des défenseurs : les exégètes distinguent la justice en actes (partager les nuits, l'entretien), qui est possible, et l'égalité des sentiments, qui ne l'est pas. Pourquoi ça ne suffit pas : cette distinction n'est pas dans le verset 4:3. Elle a été ajoutée pour sauver la permission. Et elle réduit la « justice » envers une épouse au calendrier des nuits et au montant des dépenses.

    2. La solution à l'injustice : des femmes envers qui on ne doit rien

    Principe utilisé : la cohérence morale (une règle qui veut éviter l'injustice ne peut pas proposer une injustice plus grande).

    Le verset dit : si vous craignez d'être injustes, « alors une seule, ou ce que possèdent vos mains droites », c'est-à-dire des esclaves. Qurtubi précise que les esclaves n'ont « ni droit de partage, ni droit au rapport ». Ibn Kathir confirme que le partage ne leur est pas dû.

    Le Coran craint que l'homme soit injuste envers plusieurs épouses, et lui propose comme solution des femmes envers lesquelles la justice n'est même plus exigée. L'injustice n'est pas évitée, elle est déplacée vers des femmes sans droits.

    Réponse des défenseurs : l'esclavage était une réalité de l'époque, le verset la prend en compte. Pourquoi ça ne suffit pas : un texte qui veut protéger les femmes de l'injustice ne propose pas, comme alternative, des femmes possédées. Voir la fiche sur l'esclavage.

    3. Le législateur s'exempte de sa propre limite

    Principe utilisé : l'exception en faveur de soi (une règle dont celui qui l'annonce est exempté perd son autorité morale).

    La limite est de quatre épouses. Mais le Prophète en a eu davantage : Ibn Kathir parle d'une « particularité du Prophète », et al-Shafi‘i dit que « nul autre que le Prophète » ne peut en réunir plus de quatre. Celui qui transmet la règle est le seul à ne pas y être soumis.

    Réponse des défenseurs : ces mariages avaient des raisons politiques et sociales (alliances, protection de veuves). Pourquoi ça ne suffit pas : d'autres dirigeants auraient pu invoquer les mêmes raisons, et la règle les en empêche. L'exception reste une exception taillée pour une seule personne.

    4. Un droit pour un seul sexe, sans justification dans le texte

    Principe utilisé : l'égalité de traitement et la charge de la preuve.

    Le verset permet à l'homme d'avoir jusqu'à quatre épouses ; la femme n'a aucune réciprocité. Les défenseurs invoquent souvent la filiation (savoir qui est le père). Mais cette justification n'est pas donnée par les trois exégètes lus pour cette fiche. Et le progrès par rapport à l'époque (défense B) est réel, mais il mesure la règle au VIIe siècle, pas à la justice.

    Réponse des défenseurs : la polygamie protégeait des femmes seules (veuves, orphelines) dans une société où elles ne pouvaient pas subvenir à leurs besoins. Pourquoi ça ne suffit pas : alors c'est une solution sociale datée, liée à une époque. Elle ne peut pas être présentée comme une règle parfaite et éternelle.

    Conclusion du bloc 6
    Contradictoire

    Le Coran pose une condition qu'il déclare lui-même impossible. Pour sauver la permission, la tradition réduit la justice au partage des nuits. L'alternative proposée en cas d'injustice, ce sont des esclaves sans droits. Et le Prophète est exempté de la limite qu'il transmet.

    Ce que le lecteur peut retenir : lu honnêtement, 4:3 et 4:129 ensemble conduisent à la monogamie. C'est la tradition, pas le texte, qui a maintenu la polygamie.

    Ce que cette fiche ne dit pas : la grande majorité des couples musulmans sont monogames, et plusieurs pays musulmans ont interdit ou fortement limité la polygamie. La fiche juge un texte et un argument, pas des personnes.

    Fiche en cours de relecture. Les captures montrent les pages des sources avec le passage utile surligné ; les traductions des hadiths et des tafsirs sont faites dans ce projet.