L'autorité de l'homme sur la femme : qiwāma (Coran 4:34, « al-rijālu qawwāmūna ‘alā l-nisā’i »)

    En bref : notre verdict
    Réfuté

    La thèse défendue : « La qiwāma est une responsabilité (protéger, entretenir), pas une supériorité de l'homme sur la femme. »

    Notre conclusion : les trois grands exégètes emploient des mots de pouvoir : « chef », « gouvernant », « celui qui la redresse », « d'ordre exécutoire ». Ibn Kathir écrit noir sur blanc que « les hommes sont meilleurs que les femmes ». Si la raison était l'argent, une femme qui fait vivre le foyer aurait l'autorité : ce n'est jamais le cas. Et la phrase suivante du même verset autorise à frapper. En France, les époux dirigent la famille ensemble depuis 1970. Détail au bloc 6 et au bloc 5.

    Bloc 1 — La question

    Question : que signifie « les hommes sont qawwāmūn sur les femmes » ? Autorité, protection, entretien ? Sur quoi repose-t-elle selon le verset et selon les exégètes ?

    Objection courante de l'athée : le Coran établit une hiérarchie : l'homme est le chef du couple, la femme lui doit obéissance ; c'est incompatible avec l'égalité des conjoints.

    Réponse courante du musulman : qiwāma est une responsabilité (entretien, protection) et non une supériorité de valeur ; elle est la contrepartie de l'obligation de dépenser ; la femme reste une personne juridique à part entière.

    Bloc 2 — Ce que disent les sources sunnites authentiques

    2.1 Le verset

    Coran 4:34

    Le verset 4:34 en entier (traduction française)
    « Les hommes ont autorité sur les femmes, en raison des faveurs que Dieu a accordées aux uns sur les autres, et en raison de ce qu'ils dépensent de leurs biens. Les femmes vertueuses sont obéissantes, et préservent en l'absence [de leur mari] ce que Dieu a ordonné de préserver. Quant à celles dont vous craignez l'insoumission (nushūz), exhortez-les, éloignez-vous d'elles dans les lits et frappez-les. Si elles vous obéissent, ne cherchez plus de voie contre elles. Dieu est, certes, Élevé et Grand. »

    Traduction du verset complet faite dans ce projet à partir de l'arabe ; à comparer mot pour mot avec Hamidullah (quran.com) avant publication. Le tableau ci-dessous compare ensuite les traductions du passage discuté.

    Source : quran.com/4/34. Segment : « al-rijālu qawwāmūna ‘alā l-nisā’i bimā faḍḍala llāhu ba‘ḍahum ‘alā ba‘ḍin wa-bimā anfaqū min amwālihim ».

    Traduction Rendu de qawwāmūna ‘alā Ajout ou choix notable
    Hamidullah « ont autorité sur les femmes » —
    Montada « ont sur les femmes un droit de regard » « droit de regard » : interprétation plus faible
    Rashid Maash « ont autorité sur les femmes » note 1 du traducteur
    Saheeh International « are in charge of women1 » renvoi à une note
    Yusuf Ali « are the protectors and maintainers of women » rend le sens par deux termes
    Abdel Haleem « should take good care of their wives » rend par un devoir, non un pouvoir ; transforme « femmes » en « épouses »

    Les traductions couvrent donc un éventail de « autorité » à « prendre soin » : c'est précisément le point que les détracteurs et les défenseurs se disputent. Le texte arabe est qawwāmūn (intensif de qāma, « se tenir debout, prendre en charge »).

    2.2 Les hadiths authentiques

    Sahih al-Bukhari 4425 (Abu Bakra)
    ContenuÀ l'annonce que les Perses avaient fait régner la fille de Chosroès : « Un peuple qui confie ses affaires à une femme ne réussira pas » (lan yufliḥa qawmun wallaw amrahum imra’atan)
    Sahih Muslim 1218a (déjà cité à la fiche daraba)
    Contenu« Craignez Dieu au sujet des femmes [...] elles ont droit à leur nourriture et à leurs vêtements »

    Ce hadith (Bukhari 4425) a sa propre fiche (« confier ses affaires à une femme ») ; il est cité ici car Ibn Kathir l'emploie pour qiwāma.

    2.3 Les exégètes

    al-Tabari — capture : « Les hommes sont des gens de "qiyām" sur leurs femmes dans leur éducation (ta’dīb) et le fait de leur tenir les mains, pour ce qui leur incombe envers Dieu et envers eux ; [...] à cause de ce que Dieu leur a donné en plus : la dot qu'ils leur versent, les dépenses de leurs biens, la prise en charge de leurs besoins ; c'est pourquoi ils sont qawwām sur elles, "d'ordre exécutoire" (nāfidhī l-amr) sur elles dans ce que Dieu a mis entre leurs mains de leurs affaires. » Il rapporte Ibn ‘Abbas : « chefs (umarā’) sur elle, pour qu'elle lui obéisse dans ce que Dieu lui a ordonné ». (traduction faite dans ce projet)

    Ibn Kathir — capture : « L'homme est qayyim sur la femme, c'est-à-dire son chef (ra’īs), son aîné, son gouvernant (al-ḥākim ‘alayhā) et celui qui la redresse (mu’addib) quand elle dévie ». Raison : « les hommes sont meilleurs que les femmes, et l'homme est meilleur que la femme », d'où la prophétie, la royauté suprême et la magistrature réservées aux hommes ; il cite Bukhari 4425 ; et la raison de la dépense (dot, entretien).

    al-Qurtubi — capture : « Ils sont chargés de l'entretien et de la défense (al-dhabb) ; et parmi eux sont les juges, les émirs, ceux qui partent au combat, ce qui n'est pas chez les femmes. » Il rapporte la cause de la révélation (Sa‘d ibn al-Rabi‘ qui avait giflé sa femme ; le Prophète prononce d'abord le talion, puis le verset est révélé : « nous voulions une chose et Dieu en a voulu une autre ») et plusieurs explications : charge de la dot et de l'entretien ; « les hommes ont davantage de raison et de gestion » ; « force de nature » liée à la chaleur et à la sécheresse du tempérament masculin, contre l'humidité et la froideur du tempérament féminin. (traduction faite dans ce projet)

    2.4 Ce qui ressort des trois exégètes

    Bloc 3 — Le mot arabe et les lectures modernes

    Bloc 4 — Science et société

    Bloc 5 — Cadre français

    Position du droit français
    Sans effet juridique
    1. Croire ou enseigner que l'homme est le chef du couple : libre. Un couple peut aussi choisir librement de répartir les rôles comme il le souhaite.
    2. En droit, il n'y a pas de chef de famille. « Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille » (Code civil, art. 213). La France a supprimé le « mari chef de famille » par la loi du 4 juin 1970.
    3. Chacun contribue aux charges selon ses moyens, pas selon son sexe (art. 214, à relire sur Légifrance).
    4. Imposer son autorité par la force, les menaces ou le contrôle (argent, sorties, téléphone) peut constituer des violences, y compris psychologiques, punies plus sévèrement entre conjoints (Code pénal, art. 222-33-2-1, à relire).

    En une phrase : en France, aucun des deux époux n'a autorité sur l'autre ; ils décident ensemble.

    Code civil, art. 213
    Contenu« Les époux assurent ensemble la direction morale et matérielle de la famille. Ils pourvoient à l'éducation des enfants et préparent leur avenir. » (en vigueur depuis le 01/01/1971, loi du 4 juin 1970)

    Repère historique : d'après les pages Légifrance consultées, avant 1971 le texte désignait le mari comme « chef de la famille » ; la France a abandonné ce modèle par la loi du 4 juin 1970. Texte à relire sur la page « Voir les versions ».

    Bloc 6 — Analyse rationnelle et logique

    Ce bloc répond simplement à une question : la qiwāma est-elle une simple responsabilité, ou une autorité de l'homme sur la femme ? On prend la défense la plus solide et on la soumet à quatre tests de logique.

    La défense, en trois points : (A) qawwām veut dire « qui prend en charge », c'est un devoir, pas un pouvoir ; (B) cette charge est la contrepartie de l'obligation d'entretenir la famille ; (C) elle ne dit rien de la valeur de la femme.

    1. Les exégètes parlent de pouvoir, pas de service

    Principe utilisé : s'en tenir aux sources (on ne peut pas citer la tradition en lui faisant dire le contraire de ce qu'elle dit).

    Voici les mots exacts des trois grands exégètes. Tabari : les hommes sont « d'ordre exécutoire » sur elles ; Ibn ‘Abbas : ils sont « chefs » (umarā’) « pour qu'elle lui obéisse ». Ibn Kathir : l'homme est « son chef, son aîné, son gouvernant et celui qui la redresse quand elle dévie ». Qurtubi : les hommes ont « davantage de raison et de gestion ».

    Aucun des trois ne parle d'une simple « responsabilité ». La lecture « devoir, pas pouvoir » est celle de quelques auteures modernes (Barlas, Wadud), pas celle de la tradition.

    Réponse des défenseurs : Tabari et Qurtubi insistent aussi sur l'entretien et la protection. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est vrai, mais ils le font en plus de l'autorité, pas à sa place. Protéger quelqu'un sur qui on a autorité, c'est le modèle du tuteur, pas celui de l'égal.

    2. « Meilleurs que les femmes » : la supériorité est écrite

    Principe utilisé : la non-contradiction (on ne peut pas dire à la fois « pas de supériorité » et « ils sont meilleurs »).

    Le verset donne deux raisons : « en raison des faveurs que Dieu accorde aux uns sur les autres » (faḍḍala) et « en raison des dépenses qu'ils font de leurs biens ». Ibn Kathir explique la première : « les hommes sont meilleurs que les femmes, et l'homme est meilleur que la femme » ; c'est pourquoi la prophétie, la royauté et la magistrature sont réservées aux hommes.

    La défense (C) dit que la qiwāma ne dit rien de la valeur de la femme. Le plus lu des exégètes sunnites dit exactement le contraire.

    Réponse des défenseurs : « faveur » peut signifier une aptitude différente, pas une valeur supérieure. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est une lecture possible du mot, mais ce n'est pas celle d'Ibn Kathir, qui écrit « meilleur ».

    3. Si c'est l'argent qui compte, la femme qui paie devrait commander

    Principe utilisé : la cohérence entre une règle et sa raison (si la raison change, la règle devrait changer).

    La défense (B) dit que l'autorité est la contrepartie de l'entretien. Alors, dans un couple où c'est la femme qui fait vivre le foyer, l'autorité devrait passer à la femme. Aucun des trois exégètes ne le dit : ils présentent la règle comme générale, valable pour tous les couples.

    Si la règle ne change jamais quand la raison financière disparaît, c'est que la vraie raison est l'autre : la « faveur » accordée aux hommes, c'est-à-dire le sexe.

    Réponse des défenseurs : l'homme reste obligé d'entretenir sa femme même si elle est riche. Pourquoi ça ne suffit pas : cela montre que l'obligation est attachée au sexe, et l'autorité aussi. Ce n'est pas un échange « argent contre autorité », c'est une hiérarchie fixe.

    4. Une « responsabilité » qui inclut le droit de frapper

    Principe utilisé : le contexte (une phrase se lit avec ce qui la suit).

    La phrase sur la qiwāma est la première du verset 4:34. La suite dit : « Quant à celles dont vous craignez la désobéissance, exhortez-les, éloignez-vous d'elles dans le lit, et frappez-les. » (voir la fiche daraba). Une « responsabilité » qui donne le droit d'exiger l'obéissance et de punir par le coup est un pouvoir, quel que soit le nom qu'on lui donne.

    Et Qurtubi justifie aussi la supériorité masculine par la théorie antique des humeurs (le tempérament « chaud et sec » de l'homme contre le tempérament « humide et froid » de la femme), abandonnée par la médecine depuis longtemps.

    Réponse des défenseurs : le coup est le dernier recours, et il est symbolique. Pourquoi ça ne suffit pas : voir la fiche daraba. Même symbolique, un droit de sanction reste un droit d'un seul sur l'autre.

    Conclusion du bloc 6
    Réfuté

    La tradition décrit la qiwāma avec des mots de pouvoir (chef, gouvernant, ordre exécutoire). Ibn Kathir la fonde sur le fait que « les hommes sont meilleurs ». Elle ne s'inverse jamais quand la femme entretient le foyer. Et le même verset y attache le droit de frapper.

    Ce que le lecteur peut retenir : appeler « responsabilité » une autorité qui comprend l'obéissance et la punition ne change pas ce qu'elle est.

    Ce que cette fiche ne dit pas : des penseuses et penseurs musulmans relisent ce verset comme une simple responsabilité d'entretien, et beaucoup de couples musulmans vivent à égalité. La fiche juge des textes et un argument, pas des personnes.

    Fiche en cours de relecture. Les captures montrent les pages des sources avec le passage utile surligné ; les traductions des hadiths et des tafsirs sont faites dans ce projet.