La thèse défendue : « L'histoire des "versets sataniques" est une invention : le Prophète, infaillible, n'a jamais récité des paroles du Diable. »
Notre conclusion : on ne peut pas prouver que l'épisode a eu lieu. Mais la défense ne le réfute pas non plus. Le récit est rapporté par les plus anciens historiens et exégètes musulmans (Ibn Ishaq, Ibn Sa‘d, Tabari), et Ibn Hajar estimait que ses chaînes, réunies, lui donnent un fondement. Le Coran lui-même dit que le Diable « jette » des paroles dans la récitation de tout prophète, et que Dieu les abroge ensuite (22:52). Et Bukhari rapporte que les polythéistes se sont prosternés avec les musulmans à la fin de la sourate al-Najm, ce que le récit explique. Le rejet repose surtout sur un dogme (l'infaillibilité du Prophète) : c'est la conclusion qui décide de l'authenticité. En France, écrire sur ce sujet est libre. Détail au bloc 6 et au bloc 5.
Question : que rapportent les sources musulmanes sur l'épisode dit des « versets sataniques » (ou des « grues », gharānīq), et sur quoi repose son rejet par la majorité des savants ultérieurs ?
Objection courante de l'athée : selon les premières sources musulmanes, le Prophète a un jour récité des paroles favorables aux déesses de La Mecque, avant de les retirer en disant qu'elles venaient du Diable ; cela met en doute la fiabilité de toute la révélation.
Réponse courante du musulman : le récit est faible et inventé ; il contredit l'infaillibilité du Prophète dans la transmission ; les grands savants (Ibn Kathir, Qadi ‘Iyad, al-Albani) l'ont rejeté.
Sources à capturer : quran.com. Traduction de Hamidullah, à vérifier mot pour mot.
| Verset | Contenu (d'après Hamidullah) |
|---|---|
| 53:19-23 | « Que vous en semble [des divinités] al-Lāt et al-‘Uzzā, ainsi que Manāt, cette troisième autre ? […] Ce ne sont que des noms que vous avez inventés, vous et vos ancêtres. » |
| 22:52-53 | « Nous n'avons envoyé, avant toi, ni messager ni prophète qui n'ait récité, sans que le Diable n'ait jeté [des insinuations] dans sa récitation (alqā l-shayṭānu fī umniyyatihi). Allah abroge ce que le Diable jette, puis Allah renforce Ses versets […] pour faire de ce que jette le Diable une tentation pour ceux qui ont une maladie au cœur. » |
| 17:73-74 | « Ils ont failli te détourner de ce que Nous t'avions révélé pour que tu inventes contre Nous autre chose […] Et si Nous ne t'avions pas raffermi, tu aurais bien failli t'incliner quelque peu vers eux. » |
Le récit des « grues » (hors des recueils de hadiths authentiques) : selon Ibn Ishaq (rapporté par Tabari), Ibn Sa‘d et d'autres, le Prophète, désirant se rapprocher de son peuple, récita la sourate al-Najm ; après la mention d'al-Lāt, al-‘Uzzā et Manāt, le Diable mit sur sa langue : « Ce sont les grues sublimes, et leur intercession est certes espérée. » Les Qurayshites, ravis, se prosternèrent avec lui. Gabriel vint ensuite lui reprocher ces paroles, et 22:52 fut révélé pour le consoler (formulations et chaînes à vérifier dans Tabari, Tafsīr sous 22:52, et Tārīkh).
Passages à capturer et à citer exactement avant publication.
gharānīq : « grues » (oiseaux), terme poétique pour des divinités. umniyya (22:52) : « désir » ou « récitation » selon les exégètes. alqā : « jeter, lancer ». ‘iṣma : « infaillibilité, préservation » du Prophète.
Lectures modernes : la plupart des savants musulmans contemporains rejettent l'épisode ; de nombreux historiens (par exemple Shahab Ahmed, Before Orthodoxy, 2017, à vérifier) ont montré que le récit était largement accepté par les savants des deux premiers siècles avant d'être rejeté. Le roman de Salman Rushdie, Les Versets sataniques (1988), lui doit son titre ; il a valu à son auteur une fatwa de mort de l'ayatollah Khomeini (1989) et une agression au couteau en 2022.
Les historiens appliquent un critère dit « d'embarras » : un récit gênant pour ceux qui le transmettent a peu de chances d'avoir été inventé par eux. Un récit où le Prophète récite des paroles du Diable est extrêmement gênant pour des auteurs musulmans ; le fait qu'ils l'aient transmis plaide pour son ancienneté. Ce critère ne prouve pas que l'événement a eu lieu, mais il pèse contre l'idée d'une invention tardive par des ennemis.
En une phrase : en France, on peut écrire sur les versets sataniques ; personne n'a le droit de le faire payer.
Ce bloc répond simplement à une question : le rejet de l'épisode des « versets sataniques » repose-t-il sur des arguments solides ? Ici, le verdict est nuancé : on ne peut pas prouver que l'épisode a eu lieu ; on peut examiner les raisons de le rejeter.
La défense, en deux points : (A) les chaînes du récit sont faibles ; (B) le récit contredit l'infaillibilité du Prophète, il est donc faux.
Principe utilisé : s'en tenir au texte.
Le verset 22:52 ne laisse pas de doute : « Nous n'avons envoyé, avant toi, ni messager ni prophète qui n'ait récité, sans que le Diable n'ait jeté [quelque chose] dans sa récitation. Allah abroge ce que le Diable jette. » Le principe même de l'épisode (le Diable insère des paroles, Dieu les retire) est affirmé par le Coran pour tous les prophètes. Le verset 17:73-74 ajoute que le Prophète « aurait bien failli s'incliner quelque peu » vers ses adversaires.
Réponse des défenseurs : « jeter dans sa récitation » peut signifier que le Diable sème des doutes dans l'esprit des auditeurs, pas qu'il parle par la bouche du prophète. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est une interprétation possible, mais Tabari, l'un des plus grands exégètes, a compris le verset à la lumière de l'épisode des grues. Le texte, à lui seul, ne tranche pas.
Principe utilisé : la charge de la preuve (une explication doit rendre compte des faits).
Bukhari, recueil le plus sûr, rapporte qu'à la fin de la sourate al-Najm, les polythéistes se sont prosternés avec les musulmans. Or dans sa version actuelle, cette sourate dit de leurs déesses : « ce ne sont que des noms que vous avez inventés ». On comprend mal pourquoi des adorateurs d'al-Lāt et d'al-‘Uzzā se prosterneraient après qu'on a ridiculisé leurs déesses.
Le récit des grues donne une explication simple : ce jour-là, la récitation avait fait l'éloge de leurs déesses. La défense doit proposer une meilleure explication de ce fait établi.
Réponse des défenseurs : les polythéistes ont été saisis par la beauté et la force du texte. Pourquoi ça ne suffit pas : c'est possible, mais beaucoup moins vraisemblable que l'explication que donnaient les premiers historiens musulmans eux-mêmes.
Principe utilisé : le raisonnement circulaire.
Le principal argument contre l'épisode est l'infaillibilité du Prophète : il ne peut pas avoir récité des paroles du Diable, donc le récit est faux. Mais c'est précisément ce que le récit met en question. On part de la conclusion (le Prophète est infaillible) pour rejeter la preuve qui la contredit. Les premiers savants (Ibn Ishaq, Ibn Sa‘d, Tabari) rapportaient le récit sans s'en offusquer ; c'est plus tard, quand la doctrine de l'infaillibilité s'est renforcée, qu'il a été rejeté.
Réponse des défenseurs : (A) indépendamment du dogme, les chaînes sont faibles (mursal). Pourquoi ça ne suffit pas : c'est un argument plus sérieux. Mais Ibn Hajar, grand spécialiste des chaînes, a jugé que leur nombre donnait au récit un fondement. Et beaucoup d'autres récits aux chaînes comparables sont acceptés quand ils ne dérangent pas.
Principe utilisé : la non-contradiction (un dilemme).
Soit l'épisode a eu lieu : le Prophète a pu réciter des paroles du Diable comme si elles venaient de Dieu, et seule une correction ultérieure l'a révélé. On ne peut alors plus être certain qu'aucun autre passage n'a été affecté sans être corrigé. Soit l'épisode est faux : les plus anciens et les plus respectés des historiens et exégètes musulmans ont transmis, pendant deux siècles, un récit inventé et gravement offensant pour le Prophète. On ne peut alors plus se fier aveuglément à ce qu'ils rapportent sur la vie du Prophète.
Réponse des défenseurs : les savants ont justement fait le tri entre récits authentiques et inventés. Pourquoi ça ne suffit pas : ce tri a été fait selon des critères qui incluent la conformité au dogme (test 3). Il ne peut donc pas servir de garantie indépendante.
On ne peut pas prouver que l'épisode a eu lieu. Mais le Coran lui-même admet que le Diable intervient dans la récitation des prophètes ; Bukhari confirme une prosternation des polythéistes que le récit explique ; les plus anciennes sources le rapportaient ; et son rejet repose largement sur le dogme qu'il met en cause. Vrai ou faux, il fragilise la confiance dans la transmission.
Ce que le lecteur peut retenir : rejeter un récit parce qu'il contredit ce qu'on croit n'est pas le réfuter.
Ce que cette fiche ne dit pas : la plupart des musulmans aujourd'hui considèrent ce récit comme une invention, de bonne foi. La fiche examine les arguments, sans prétendre trancher un fait historique que les sources ne permettent pas d'établir avec certitude.